Arthur et Sergio

Quand je faisais mes études d’éthologie à la Fac’ de Toulouse dans les années 90, nous suivions les animaux grâce à des colliers émetteurs (l’ancêtre du GPS), voire avec des colliers munis de plaques avec des signes distinctifs et visibles de loin pour différencier les individus. Car voyez-vous un cerf n’est pas qu’un cerf mâle, adulte, de 9, 10 ou 12 ans … comme nous en fait: chacun a son vécu, son caractère … bref, c’est un individu différent de chacun de ces congénères. Bien sûr nous pouvions les reconnaître parfois sans ces plaques : l’un avait une tache blanche sur le front, l’autre des bois tordus, ou une oreille abimée, ou encore une tache correspondant à une cicatrice sur l’épaule, etc.

Et bien c’est encore plus simple pour les gorilles, m’expliquait Céline. Non seulement il aurait été très lourd de les « baguer » – les gros nounours velus – mais en plus ils se différencient assez facilement avec un peu d’expérience : au niveau du visage surtout, en regardant bien les cicatrices, les taches sur la joue, les arcades sourcilières et particulièrement l’ « empreinte nasale « , car comme pour nous les empreintes digitales, leur nez est très « parlant ». Rien d’étonnant d’ailleurs: vous, vous êtes bien capables de reconnaître vos potes à leur trogne non ? 😉

Vous voulez des preuves ? Et bien regardez ces deux images : l’un se prénomme Arthur, le 2eme Sergio.

SB ; GR ; Arthur

ARTHUR – Copyright @ Céline Genton

SB ; GR ; Sergio

SERGIO – Copyright @ Céline Genton

Au-delà de leur allure générale, remarquez leur nez (narines bien séparées chez Arthur), et la tache autour de la bouche que Sergio affiche et pas Arthur par exemple. Une remarque de Céline : si l’exemple est facile pour ces deux mâles adultes, l’exercice est nettement plus complexe et ardu en ce qui concerne les femelles, et plus encore les jeunes, qui changent forcement d’aspect d’une année sur l’autre. Bref, je sais qu’elle se trimballe avec son classeur/trombinoscope, outil qui représente de longues heures de travail. Pas si facile en vérité.

Bon, ça y est ? Si vous avez fait la différence entre les deux dos-argentés vous êtes (presque) parés ! Bientôt nous mettrons à jour la rubrique « Trombinoscope Gorille » et elle n’aura plus aucun secret pour vous ! ;).

Le Roi des mouches et le singe nu

Lors de ma visite du labo., ce qui me marqua aussi furent les sous-sols. La porte s’ouvre sur les fondations à même la roche de la colline sur laquelle fut construit le bâtiment principal de la station, dans l’obscurité la plus totale, donnant l’impression de déboucher sur une véritable caverne … tout juste éclairée par une porte perpétuellement entrouverte, une lourde porte de frigo industriel.

Quand on s’en approche, on se rend vite compte que ce n’est pas là la résidence secrète du boucher de la cantine collective mais bien … un bureau. En fait il y a là deux ou trois pièces semblables et dans la 1ere ouverte règne un empilement plus ou moins ordonné de cartons, tiroirs, caisses, meubles vitrés, qui sont autant de matériel scientifique pour l’étude … des mouches :

bureau hervé

copyrights @ Daniel ALEXANDRE

Oui mais attention ! Pas n’importe quelles mouches ! Des mouches de l’Antarctique. Des îles Kerguelen. Et qui plus est : qui n’ont pas d’ailes (il ne vaut mieux pas d’ailleurs, parce que là-bas, avec le zef qu’il y a, elles feraient pas long feu !). Ça m’a fait un choc. Pas pour les ailes mais parce qu’en venant ici j’avais souvent en tête une BD-Reportage magnifique d’Emmanuel Lepage (« Voyage aux îles de la désolation ») où il décrit son voyage à l’autre bout du monde, le travail des scientifiques et – entres autres – celui sur les mouches sans ailes. Coïncidence? Je ne sais …

Mais une fois de plus si on s’arrête ici de décrire le boulot des chercheurs, on fera sourire les esprits les plus chafouins. Car ces petits bestiaux ont quantité de choses à leur dire : leur étude notamment informe de l’influence de l’homme, des problèmes d’introductions d’espèces, de l’état du climat, de son dérèglement, et ce jusqu’à l’échelle du globe, car très inféodée à ces territoires, si leur milieu de vie change, leurs populations s’en voient compromises. Alors, messieurs-dames-les-sceptiques ? Ça calme, hein ? ;).

hervé1

copyrights @ Daniel ALEXANDRE

Par parfaire le tableau, il me faut présenter Hervé, mon « Roi des Mouches ». C’est assez déroutant que de le voir penché sur ses boîtes pleines de larves et de pupes, compter, échantillonner les fameux « diptères ». Réservé, mais pas moins sympathique. Un personnage en somme. Et lui aussi me fit sourire : quand je lui expliquais l’objet de ma présence et de mon travail ici, il me racontait qu’avant d’être scientifique il avait fait une thèse sur … l’histoire de la BD. Sourire donc, car à l’inverse, accroché aujourd’hui à mes crayons, ce qui me décida plus jeune à faire des études en Biologie et autour de l’Ethologie fut la lecture d’un petit livre de Desmond Morris « Le Singe Nu », comparant avec humour l’homme (le singe sans poil, donc nu) aux autres singes, dans son comportement quotidien. Té, encore une histoire de singes … Je me dis en écrivant ça aujourd’hui qu’il y a des hasards et des parcours dans la vie qui sont assez curieux … n’est-il pas ? 😉

Bonus: même si j’ai déjà affiché ça sur la page FaceBook de notre site, je ne résiste pas à l’idée de recoller ici la vidéo qui montre Emmanuel Lepage lors de son périple aux Kerguelen :


Voyage aux îles de la Désolation – Teaser… par Futuropolis

Crotte de gorille …

Juin et septembre 2013, let’s go reporting ! Le projet de reportage ne commence pas sur le sol Congolais mais bien en Bretagne.

Impatient de les voir tous, enfin ! de voir leur bureau, leur labo., de respirer le même air qu’eux. Et je ne fus pas déçu en ce mois de juin 2013. Certes le milieu universitaire ne m’est pas inconnu, ayant fait 5 ans de fac’ en éthologie à l’INRA de Toulouse. Et je m’y sentais à la fois à l’aise et à la fois avec un trac de tous les diables. Un peu la sensation d’être un chien dans un jeu de quilles. Mais je crois qu’ils  étaient contents de rencontrer quelqu’un qui à travers un travail personnel puisse donner l’occasion de parler d’eux. Et puis je sais que le dessin a ça de magique qu’au contraire d’une équipe TV par ex., je suis seul et ma démarche est moins d’intrusive. Observer tout simplement, en osant tout de même quelques questions de temps en temps. Essayer de discuter de tout et de rien, histoire de mettre en confiance et chopper deux trois fils à tirer pour démêler la pelote et stopper quand un nœud se présente ;).

La station biologique de Paimpont donc. En lisière de la forêt mythique de Brocéliande à l’Ouest de Rennes. Un écrin de verdure, rien de ces vastes complexes universitaires des mégapoles, une petite centaine de personnes :

 labo entrée jpg

copyright @ Daniel ALEXANDRE

Dans les prochains articles, je rendrai compte de quelques-unes des anecdotes rencontrées lors de ce 1er séjour chez eux. Mais si je devais en choisir une pour commencer, ce fut ma 1ere rencontre avec Dominique, qui passe le plus clair de son temps à établir des filiations génétiques entre singes d’une même population. Il dépiaute des crottes de gorilles avec un soin infini. Les crottes ramenées du Congo. Séchées, débarrassées des résidus digestifs, ce qui les intéresse c’est les cellules épithéliales (de l’intestin), et plus précisément leur ADN.

domi en manip

copyright @ Daniel ALEXANDRE

A un moment, Dominique marqua un silence, sourit et me confia : « j’ai plutôt un boulot sympa : je suis payé à décortiquer des crottes de gorilles ». Dit comme ça, il est vrai que le boulot de chercheur a ça de poétique, et réduit à un seul sourire toute une démarche qui va chercher loin pour aller ensuite confirmer ou infirmer tout un tas d’hypothèses (dynamique, génétique des populations, évolution, fonctionnement d’un écosystème face à des perturbations, etc.) … Je gardais sa petite phrase en tête, et puis je me suis dit que non : en fait c’est moi qui ai le boulot le plus sympa, … puisque le mien consiste à dessiner des mecs qui sont payés à décortiquer des crottes de gorilles !

ECOBIO ex de Genotype

Exemple de Génotype extrait des fameuses crottes (copyright D. Vallet)

Au menu des prochains articles : crottes de lombrics, mouches sans ailes et choux de l’Antarctique, chauve-souris, brame du cerf & Cie. On y rencontre même des gens qui sont passionnés de BD, c’est dire ;).

Des mots, des visages …

Nov. 2012. J’ai les gens de visu: une conférence via Skype nous permet de nous voir, d’échanger. J’appréhende. Le 1er contact détermine toujours les bases d’une bonne ou d’une mauvaise relation, fusse-t-elle de travail. Je découvre d’abord Céline, volontaire et « pince sans rire » (ça commence plutôt bien! 😉 …) : c’est elle qui soutenait sa thèse, il y a peu, et qui pilotera sur le terrain les prochaines missions. Ensuite Pascaline et Nelly, chercheuses patentées et tout autant souriantes. Je sens que ça va me plaire. Dominique est « en manip' » et j’entends Eric via un haut-parleur de téléphone. (n’hésitez pas à jeter un œil à la rubrique « Trombinoscope Humain » pour plus de détails).

S’en suivront pas mal d’échanges mails et de coup de fils avec Céline surtout.

On rentre dans le dur assez vite. De mon côté j’explique que je souhaite faire quelque-chose de personnel, de parler d’eux certes, de leur travail, de leurs difficultés etc. mais au travers d’une idée qui m’intéresse : je ne veux pas faire qu’un reportage animalier et/ou scientifique, car ce qui me motive reste les gens et la nature, l’être vivant et la rencontre. Céline accepte l’idée qu’elle puisse servir de personnage central et que je colle à ses basques en continu. De leur côté, ils m’exposent leur travail, leurs espoirs, et très vite me décrivent à quoi une mission ressemble. Bref, ce qui m’attendra ! … Les préparatifs vont être longs : s’équiper pour au moins un mois sur place, en autonomie énergétique complète ; prévoir le transport de France au Congo mais aussi de Brazzaville au fin fond de la jungle dans le Nord du pays, et forcement … aller à la pêche aux financements. On établit un budget. La course aux financements est lancée. Elle durera un an.

Pendant que Céline m’envoie régulièrement quelques photos de « ses » gorilles, Eric glane pour moi des photos de ces gens. Je vais pouvoir commencer à « tourner autour » et à les « croquer » 😉 :

portraits 1 jpg